Micro-fictions #1
17-08-2025
La prison
On disait qu’il était là depuis sept ans — ou peut-être davantage.
Comment cet homme pouvait-il encore tenir ?
Le chevalier Hugues le savait. Gardien un temps de sa geôle, il contait son histoire de taverne en taverne
:
« Cet homme n’a rien. Pas de lit, pas de vêtements, pas même d’émotions. Il s’est privé de tout, afin que
rien ne puisse lui être arraché. »
De tout ? Non.
Car dans le silence de ses nuits, il rêvait encore de retrouver sa maison.
Mais la couleur
des murs s’effaçait déjà de sa mémoire, et l’odeur des prés pâlissait avec les jours.
Le chevalier aux fleurs
Landrin s’y était préparé. L’adonis du royaume, le chevalier aux fleurs, avait porté sa renommée comme un throphé trop lourd. On raconte que devant l’Ancien Mage, nul besoin de parler : le sceptre lit les cœurs et réalise ce qui est tu. Aussi, à la dernière marche, Landrin voulut n’être que silence — museler ce désir ancien qui cognait dans sa poitrine. Il posa le pied sur le parvis, et le monde se fissura comme une vitre en mille morceaux.
La lumière l’engloutit. Quand il rouvrit les yeux, son corps n’était plus qu’un bloc froid, poli comme le marbre. Son sourire figé étincelait dans un jardin silencieux. Landrin, le chevalier aux fleurs, vivait désormais dans la pierre.
On l’admira, oui. Mais pas ce soir, pas demain. Ses compagnons d’armes ne vinrent jamais. Ce furent des enfants de siècles futurs, des passants sans visage, qui effleurèrent sa joue de granit et murmurèrent son nom comme une légende.
Alors, prisonnier de son propre triomphe, il comprit : la gloire posthume n’offre rien, sinon d’être aimé par des inconnus, quand ceux qu’on chérissait ne sont déjà plus là.
Le Pont-des-Serments
Sur le Pont-des-Serments, il la rencontra.
Ses yeux avaient la couleur des orages,
ses cheveux portaient l’interdit,
et son sourire n’apparaissait qu’aux cœurs sans promesse.
L’anneau à son doigt pesa soudain comme une chaîne.
Sans se toucher, sans même croiser leur regard, ils échangèrent ces mots :
— Je ne peux te perdre sans me trahir, dit-il.
— Tu ne peux me gagner sans te briser, répondit-elle.
Alors chacun s’éloigna, et jamais plus ils ne revinrent sur le Pont-des-Serments.
Car s’ils l’avaient osé, ils savaient que le fleuve les aurait emportés ensemble.
Ainsi vécut-il, partagé entre deux amours : l’un à portée de main, l’autre à portée d’âme.
451 degrès
Le feu bourdonne dans la cheminée.
Assis en face, il lit, bercé par la chaleur et la lumière.
Mais, page après page, une froideur s’installe.
Les flammes faiblissent.
Il se tourne vers la panière à bois. Vide.
Alors, sans réfléchir, il arrache la page qu’il vient de lire et la jette au brasier. Le feu reprend, vif, et ses yeux suivent encore une fois les lignes consumées.
Alors il continue :
lire, arracher, brûler.
Lire, arracher, brûler.
Lire, arracher, brûler.
Jusqu’à la dernière page.
Le livre repose, exsangue, entre ses mains. Sur la tranche, on lit : Fahrenheit 451.
Le feu s’est éteint.