Micro-fictions #2
21-08-2025
L'orphelinat
Tous les soirs, les enfants rentraient au dortoir,
en rang et par paires.
Ce soir-là, au bout de la file,
un enfant n’avait pas de main à tenir.
On chercha.
On interrogea.
On remplit des formulaires.
On recompta : vingt-trois.
Pas un de plus, pas un de moins.
Le directeur parla de procédure.
L’intendante parla d’effectifs.
On vérifia les registres, les plannings, la traçabilité des goûters.
L’enfant, lui, attendait.
Sa main restait ouverte, juste là.
On conclut à une anomalie de répartition.
On fit un mémo, on colla une note. On promit d’optimiser.
Personne ne lui prit la main.
On savait tenir les comptes.
On ne savait plus tenir les mains.
le Faiseur de Visages
On disait qu’au fond du bazar nocturne, derrière un rideau de soie grise, vivait le Faiseur de Visages.
Il taillait des masques dans la peau des songes : professionnel, séducteur, prince, pénitent — chacun béni d’un reflet qui trompait même les miroirs.
Il entra, lasse de sa figure incertaine.
— Donnez-moi de quoi être juste, et de quoi être grand, dit-il.
— Je te prêterai tous les visages, répondit l’artisan. En échange, laisse-moi le tien pour modèle. Une heure seulement.
Il signa, trop vite.
Dès lors, chaque matin, le bazar lui tendait un visage exact : celui que la journée exigeait.
On l’aima dans les salons,
on l’écouta dans les conseils,
il avait accès aux chambres et aux corps.
Le soir, il déposait le masque sur un coussin de velours ; son reflet, poli par la gloire, lui rendait un sourire impeccable.
Un jour, il voulut rentrer nu de toute feinte.
Il se rendit chez le faiseur de visage.
— Mon vrai, dit-il, rendez-le-moi. L’heure est passée.
Le Faiseur de Visages inclina la tête :
— Les modèles, vois-tu, ne reviennent jamais. Ils servent à faire les autres.
Il sortit donc, triomphant et creux — et l’on l’acclama pour son dernier rôle.
Copieurs de Lettres
Dans ce monde-ci, lire un livre en usait la substance — chaque regard effaçait un peu d’encre, chaque phrase tirait sa poussière du papier.
On ne gardait donc les histoires qu’au prix des Copieurs de Lettres : des aveugles qui suivaient du doigt les reliefs desséchés, et repiquaient vers et chroniques sur des peaux neuves.
Un matin, dans le scriptorium, on leur confia un volume si ancien que son titre lui-même n’était plus qu’un souffle. L’un des copieurs, penché sur la page, déchiffra un passage interdit — une prière cousue entre deux lignes.
Alors quelque chose se leva en lui : un picotement, une brûlure douce. Il cligna des yeux.
La lumière entra.
Autour de lui, la poussière se mit à flotter comme une neige lente ; les lettres qu’il venait de tracer vibraient faiblement, pleines et noires. Le maître du scriptorium pâlit.
Depuis, on chuchote qu’il existe des phrases qui rendent la vue — et qu’à les lire, on condamne tous les autres livres.